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Nous voici à l’âge de déraison !

Les Echos - Jean-Marc Vittori / Editorialiste 20/02/17

Dans les débats publics, la raison et le rationnel se raréfient. Nous tournons le dos à Descartes et à sa méthode de connaissance du monde, au moment où émerge l’intelligence artificielle. Et si ce n’était pas un hasard ?
 
Vrai ou faux? Difficile de savoir. Et au fond, faut-il vraiment s'en soucier? Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Aux Etats-Unis, le président Donald Trump aligne les contre-vérités - le quotidien canadien Toronto Star en a déjà recensé plus de quatre-vingt depuis son arrivée à la Maison Blanche. En Chine, son confrère Xi Jinping vante l'ouverture tout en fermant des portes. En Russie, le mensonge est redevenu un art de gouvernement aussi prégnant que dans l'ancienne URSS. En Turquie, le pouvoir mène une purge radicale de l'administration sous prétexte de proximité supposée avec son ennemi Fethullah Gul. En France, les candidats à l'élection présidentielle François Fillon et Marine Le pen crient au complot quand on révèle des fautes qu'ils ont commises. Le vrai, le faux? De vieilles histoires qui n'auraient plus d'importance. Au mieux, c'est le peuple qui tranchera.

Il s'agit en réalité d'une rupture radicale. Nous tournons le dos à la raison humaine. A des siècles de progrès. Et ce n'est sans doute pas un hasard si cette rupture se produit maintenant.

Pour mesurer ce qui est en jeu, il faut revenir à Descartes et à son « Discours de la méthode » , d'une affolante actualité alors qu'il a été écrit il y a un demi-millénaire. Pour le mathématicien philosophe, la distinction entre le vrai et le faux n'est pas un détail. C'est au contraire le point de départ de toute connaissance, et au-delà de toute démarche scientifique. « Seule chose qui nous rend homme », la raison se définit selon lui comme « la puissance de bien juger, de distinguer le vrai d'avec le faux ». La méthode de Descartes, c'est d'abord de douter, un doute totalement étranger à un Donald Trump. Puis de bâtir un raisonnement à partir d'hypothèses avérées (comme le fameux « Je pense donc je suis »), selon une logique déductive, en allant du plus simple au plus complexe. Descartes prône une démarche rationnelle, qui guidera l'essor de l'Europe dans les siècles suivants. Sans rejeter pour autant les passions, à condition de savoir les « apprivoiser » - c'est le mot qu'il emploie.

L'avènement de la raison reste dans l'histoire comme le Siècle des lumières, qui commence avec la prise du pouvoir par le Parlement en Angleterre lors de la Glorieuse révolution de 1689 et s'achève avec la Révolution française et la Constitution des Etats-Unis en 1789. Les traités de Westphalie ont été signés un peu tôt, en 1648. Désormais, on ne se fera plus la guerre entre religions, mais entre Etats. Dieu passe au second plan. Le pouvoir et le roi perdent leur essence divine. C'est désormais la raison qui fonde le gouvernement. Elle est indispensable. « Le sommeil de la raison engendre des monstres », indique le titre d'une célèbre image gravée par Goya vers 1797-1798. Titre prémonitoire de ce qui arrivera en Europe pendant la première moitié du XXe siècle.

Il reste bien sûr des traces de l'ordre ancien. Au Maroc par exemple, le roi est toujours le « commandeur des croyants ». Mais partout, on gouverne au nom de la raison, d'une logique rationnelle, de raisonnements construits (quitte à les dévoyer, comme dans l'impasse communiste). Dans les campagnes électorales, ce sont des raisonnements qui s'affrontent. Ou qui s'affrontaient? Dans l'élection américaine de 2016, les raisonnements ont été bien minces. Si Trump a gagné, c'est aussi parce qu'il a ciblé avec les moyens du Big Data des dizaines de types d'électeurs très différents. D'où un programme incohérent, irrationnel. Autrement dit: privé de raison, d'évaluation chiffrée aussi (les mots ratio, rationnel et raison viennent du latin ratio).

Ce n'est pas un hasard si la défaite de la raison émerge au XXIe siècle. D'abord parce que la raison a été employée... plus que de raison. Et cet emploi excessif a engendré des catastrophes. C'est particulièrement vrai dans la science économique, où l'hypothèse d'acteurs parfaitement rationnels (le fameux « homo economicus ») joue un rôle majeur. Nous pouvons pourtant être très rationnels pour l'achat d'une savonnette et beaucoup moins pour celui d'une voiture qui vaut 10.000 fois plus cher. Bien sûr, les économistes le savent depuis longtemps. Herbert Simon a reçu le prix Nobel d'économie pour ses travaux sur la rationalité limitée il y a près de quarante ans ! Mais l'école des anticipations rationnelles, créée dans les années 1970, a dominé pendant des décennies. Son flamboyant fondateur, Robert Lucas , expliquait en 2003 que « le problème central de la prévention des dépressions a été résolu ». La crise de la fin des années 2000 a prouvé qu'il avait tort. Mais aujourd'hui encore, beaucoup de modèles reposent sur l'hypothèse d'acteurs rationnels. Et l'économie, que certains rêvaient de cantonner à une « science des choix rationnels », ne parvient pas à expliquer le monde.

Ensuite... nous perdons peut-être tout simplement la raison. Ou du moins la capacité de raisonner. Le quotient intellectuel (ou QI) moyen recule dans nombre de pays depuis une vingtaine d'années. Il s'agit certes d'une mesure très imparfaite, mais son retournement indique qu'il se passe quelque chose dans nos têtes. Même si les experts vont s'affronter longtemps pour savoir si la cause en est les jeux vidéo, la moindre sélection naturelle, les molécules chimiques ou le haschich.

Enfin, d'autres formes de raison vont peut-être apparaître. Nous n'en sommes pas encore au point de bascule de la Singularité, au-delà duquel les intelligences artificielles prendront le pas sur l'intelligence humaine , mais ce point est sorti de la science-fiction pour devenir un horizon. Le maniement des mégadonnées fait apparaître des résultats qui peuvent être vrais sans qu'un raisonnement déductif puisse le prouver. Les modes de pensée asiatiques sont peut-être plus adaptées à ce nouveau monde que ceux de l'Europe marqués par Aristote et Descartes. L'âge de déraison, c'est aussi l'âge d'une nouvelle raison.

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