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Nos chefs d’entreprise ne s’intéressent pas assez aux cygnes noirs

OLIVIER HASSID / directeur, PwC France Le 24/08 

Les patrons américains financent des think tanks pour étudier des scénarios de menaces. En France, nombre de dirigeants repoussent l’idée d’écouter les signes de mauvais augure.

Parmi les dirigeants d'entreprise français, peu accordent d'importance à l'anticipation et à la survenance de cygnes noirs, pour reprendre l'un des concepts centraux développés par Nassim Nicholas Taleb. Ces cygnes noirs font référence à des situations difficilement prévisibles, aux impacts négatifs puissants. Pour le dire autrement, les risques de crise, même imminents, sont souvent niés, voire minimisés par nos dirigeants.

Face aux menaces géopolitiques, de cybercriminalité ou de terrorisme, les alertes sont nombreuses, et pourtant, nombre de nos dirigeants repoussent l'idée d'écouter les signes de mauvais augure.

Un comportement propre aux dirigeants français

Des «risk managers» aux directeurs de sûreté au sein des entreprises, en passant par les services de l'Etat ou les experts privés, les messages ont du mal à passer et à être acceptés. Dans un contexte où le conflit en mer de Chine est loin d'être négligeable, quelles sont les mesures envisagées par les entreprises de l'Hexagone présentes dans cette zone ? Elles sont, dans le meilleur des cas, limitées, voire le plus souvent absentes des décisions stratégiques.

Pour prendre un autre exemple, depuis les cyberattaques mondiales menées à partir du virus WannaCry en mai et juin dernier, les entreprises nationales ont-elles mis en place de nouveaux protocoles et revu leur politique de sécurité ? Même s'il convient de ne pas être systématique, malheureusement très peu d'entreprises semblent avoir pris la mesure de l'enjeu, alors même que l'une des sociétés phares de l'indice CAC 40, Saint-Gobain, a pourtant évalué à 220 millions d'eurosl'impact sur son chiffre d'affaires de la dernière cyberattaque.

Ce comportement semble propre aux entreprises françaises ayant des dirigeants de même nationalité. A la fois sur la base de comparaisons internationales et par expérience, lorsque l'entreprise ou le dirigeant sont étrangers, les moyens mis en oeuvre en matière de prévention et de protection contre les cygnes noirs ainsi que les analyses stratégiques réalisées sont beaucoup plus conséquents. Ceci est particulièrement vrai aux Etats-Unis, où les chefs d'entreprise n'hésitent pas à financer des think tanks, comme RAND Corporation, pour étudier des scénarios de menaces et s'en prémunir.

Une exposition récente à l'international

La question de la place de l'Etat est souvent avancée pour expliquer cet écart, les entreprises françaises se reposant sur celui-ci pour se défendre. Or, cette hypothèse ne tient plus à l'heure où aux Etats-Unis, l'Etat est de plus en plus présent pour protéger ses entreprises.

    Le différentiel serait donc plus à rechercher dans l'exposition encore récente de nos entreprises françaises à l'international . Les multinationales américaines opéraient déjà aux quatre coins du monde dès les années 1960, à l'inverse des groupes français qui ont attendu les années 1990 pour opérer leur mue. Les dirigeants américains ont donc été éduqués à la gestion des risques internationaux depuis longtemps, tandis que les nôtres sont encore trop rarement formés à ces problématiques.

    Cela est heureusement en train de changer chez certains dirigeants français, notamment chez les plus jeunes. C'est un début, mais il va falloir passer rapidement de la prise de conscience aux actes. L'attente est un piège. Les chefs d'entreprise français se doivent de mieux appréhender leur écosystème de menaces et de s'y préparer à la fois pour eux, pour leur entreprise et, de manière plus générale, pour l'intérêt national.

    Olivier Hassid

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